7
Cinq ans plus tard, je me trouvais à l’hôpital, dans le Warwickshire rural, travaillant à rebours pour retrouver la mémoire. Je comprends maintenant qu’elle me revenait en désordre. Me rappeler la fin de l’incident, d’abord, sans disposer du moindre indice sur ce qui avait précédé, m’exaspérait.
Il y eut un bruit de gifle, le craquement brutal du shrapnel traversant le fuselage à moins d’un mètre derrière moi, sous mes pieds, pour se loger violemment dans le ventre du Wellington – juste à côté de la table du navigateur, près de l’aile. Le canonnier arrière, Kris Galasckja, quitta sa tourelle en rampant pour annoncer au téléphone de bord que Sam Levy semblait mort. Ses cartes étaient couvertes de sang. Je regardai les cadrans ; notre vitesse tombait, l’altimètre entamait un lent déclin circulaire impossible à interrompre, la gravité nous aspirait, grignotant peu à peu notre précieuse altitude.
En contrebas, se devinait la ligne noire irrégulière de la côte allemande. Nous progressions clopin-clopant vers l’ouest – vers l’Angleterre –, à travers la mer du Nord.
Quelques minutes plus tard, Kris reprit le téléphone de bord pour dire qu’en fait, Sam allait peut-être s’en tirer. Quoique touché à la tête, il respirait régulièrement. Kris ajouta qu’il allait traîner le blessé un peu plus loin afin de l’allonger confortablement par terre, près de la trappe.
Je lui ordonnai de regagner sa tourelle et d’ouvrir l’œil : les chasseurs patrouillaient souvent au-dessus du bras de mer en attendant nos bombardiers disséminés, qui prenaient le chemin du retour après avoir rompu la formation. Quelques instants durant, les hommes se déplacèrent maladroitement dans le fuselage, derrière moi : leurs changements de position affectaient l’assiette de l’avion. Personne ne disait mot, mais leur respiration me parvenait dans les écouteurs pressés contre mes oreilles.
Lorsqu’ils se furent tous réinstallés, nous étions descendus sous les douze mille pieds, et notre altitude continuait à baisser. Les moteurs n’avaient plus de force. Les volets étaient si raides que j’avais du mal à manier le manche. L’équipage entreprit de larguer les bombes inutilisées, les paquetages, les fusées, le moindre objet amovible ; l’air glacé s’engouffrait non seulement par les trous du fuselage, mais aussi par la trappe ouverte derrière moi.
Nous volions toujours, sur une longue trajectoire descendante au terme inévitable, que nous retardions le plus possible. Une heure s’écoula, me donnant l’espoir d’y arriver, après tout. Nous étions alors descendus à quatre mille pieds. Le moteur bâbord se mit à vibrer et à surchauffer.
Colin Anderson suggéra au téléphone de bord qu’il était peut-être temps de briser le silence radio en envoyant un SOS, qu’est-ce que vous en pensez ?
« On est en mer, répondis-je. Il faut encore faire attention. Et puis, qu’est-ce qui te fait croire que je vais laisser l’appareil se planter ?
— Désolé, JL. »
Nous voulions tous rentrer chez nous. Le silence retomba. Le vol se poursuivit.
Une minute plus tard, le moteur bâbord commença à avoir des ratés. Changeant d’avis, j’ordonnai à Colin d’émettre un SOS. À trois mille pieds des flots aussi noirs que la nuit qui apparaissaient et disparaissaient à travers les nuages, j’allumai la balise d’urgence, puis je dis aux hommes de prendre les canots, les gilets de sauvetage, et de sauter. Ils refusèrent. Je leur criai qu’il s’agissait d’un ordre, je les insultai, je leur hurlai de se tirer, parce que c’était leur seule chance. Ensuite, le silence s’installa dans mes écouteurs. Les autres se trouvaient-ils toujours à bord quand l’avion s’abattit en mer, ou avaient-ils sauté lorsque je le leur avais dit ? Je n’avais pas le temps de vérifier : il ne restait que quelques secondes avant l’impact. Ce fut une collision d’une violence énorme : l’appareil aurait aussi bien pu s’écraser à terre. Quasi inconscient, gelé à mourir, je réussis par miracle à me hisser dans un canot pneumatique. Sam Levy s’y trouvait, lui aussi. Il n’y avait pas eu la moindre transition.
Sans doute étais-je en état de choc. En tout cas, j’étais désorienté à ce moment-là, j’étais désorienté quand je cherchai à m’en souvenir plus tard, je suis toujours désorienté, bien longtemps après.
« Où est l’appareil ? » demandai-je – m’apercevant qu’il m’était difficile de parler, j’ignorais pourquoi.
Devant l’inertie de Sam, je lui reposai la question en faisant de mon mieux pour crier.
Sa silhouette se dessinait vaguement, de l’autre côté du minuscule canot. Sa tête semblait bouger, comme s’il parlait.
« Quoi ? braillai-je.
— Il a coulé. Quelque part par là.
— Comment on a réussi à sortir ?
— La trappe a été arrachée quand on s’est écrasés. Moi, j’étais tout près, et toi, j’imagine que tu as rampé. Tu ne te rappelles pas ? »
Je ne me rappelais que le chaos dans le cockpit du Wellington. Le noir complet, le froid âpre, l’étreinte de l’eau glacée qui montait autour de moi. Il avait suffi d’un instant pour transformer l’avion en quelque chose d’incompréhensible. Je n’avais plus aucun sens de l’orientation : l’espace qui s’étendait derrière moi se trouvait-il en hauteur ou en contrebas ? Étais-je debout ou allongé ? Voire assis aux commandes ? Ou couché sur le ventre ? Ma jambe me faisait atrocement mal. Je n’arrivais pas à respirer, parce que j’avais la tête sous l’eau. J’étouffais. Le masque à oxygène de mon casque d’aviateur s’était entortillé autour de mon cou. À ce moment-là, le Wellington avait tangué, l’eau s’était théâtralement retirée autour de ma tête, une faible clarté insinuée dans le cockpit. J’avais vu deux jambes disparaître par la trappe. Nouveau tangage.
L’obscurité était revenue. Une lutte violente avait commencé. J’avais agité bras et jambes dans les flots. Je m’étais retrouvé au fond du canot, sur le caoutchouc souple immergé. J’avais cherché à me retourner pour sortir le visage de l’eau. Ma veste d’aviateur fourrée, trempée, me lestait ; mon masque à oxygène inutile me battait le cou.
« Tu sais où on est ? » criai-je, après ce qui me parut une demi-heure de lutte douloureuse.
Je regardais toujours, dans le noir, l’endroit où Sam devait se trouver. Un long silence suivit ; si long que je crus mon compagnon inconscient, tombé à l’eau ou mort.
« Je n’en ai pas la moindre idée, lâcha-t-il enfin.
— Mais c’est toi le navigateur. Tu n’as pas déterminé notre position ?
— Ferme-la, JL. »
La nuit me parut interminable, mais l’aube finit par se lever, éclat du soleil sur les flots gris et froids, martèlement des vagues autour de nous. Le canot bougeait avec elles comme si on l’avait collé à leurs flancs, montant et descendant sur la houle sans jamais menacer de chavirer mais nous promenant constamment de-ci, de-là. Sam et moi, allongés sur le caoutchouc glissant du fond, les poignets coincés dans les enfléchures, n’avions rien à nous dire. La plupart du temps, il paraissait dormir, les mains et le visage blêmes. Nos vêtements étaient pleins de sang, mais l’eau salée qui nous engloutissait toutes les quelques minutes le délavait peu à peu. Nous étions en mai, au début de l’été. Sur le point de mourir de froid.
Enfin, après de longues heures, une vedette de secours air-mer nous trouva.
Voilà tout ce dont je disposais, alité dans le Warwickshire.
Un brouillard d’amnésie m’enveloppait. Le récit que je viens de coucher sur le papier correspond à une version travaillée d’images fugaces : je n’en connaissais alors que des bribes, entrevues par éclairs, qui dérivaient très vite hors d’atteinte, aussi exaspérantes que les fragments d’un rêve.
J’émergeai peu à peu des demi-souvenirs déroutants, lorsque mon environnement commença à me devenir compréhensible. J’avais mal un peu partout : aux yeux, à la jambe, la poitrine, la main, le cou. Un jour, on me tira du lit, douloureusement, pour m’installer dans un fauteuil. Le personnel médical allait et venait. Ma mère m’avait rendu visite, je le savais, je savais que nous avions discuté, mais je ne me rappelais pas un mot de la conversation. Quand je me retournai dans sa direction, elle avait disparu.
Je travaillais à rebours pour retrouver la mémoire, apprenant en chemin.
Il s’avéra que le temps avait passé : le mois de mai s’achevait Mon avion avait été abattu le 10, m’apprit-on, mais je devais rester alité car je n’étais pas encore guéri. Une semaine plus tard, on m’annonça que mon état s’améliorait, même s’il était hors de question de me laisser quitter l’hôpital avant un moment. J’avais envie de voir mes parents, mais il leur était très difficile de voyager en temps de guerre. Néanmoins, on allait me transférer dans un établissement pour convalescents, plus près de chez moi. Cela leur simplifierait les choses.
Là, un autre trou de mémoire : peut-être une rechute.
Je me trouvais dans une ambulance, qui m’avait brusquement ramené à la réalité en tressautant sur une portion de route inégale. Je me raidis pour me protéger des chocs et des secousses, avant de m’apercevoir que des sangles me maintenaient en douceur par la taille et les jambes. Un jeune aide-soignant de la Croix-Rouge, Ken Wilson, veillait sur moi dans le compartiment arrière. Le réduit bruyant, mal aéré, rendait le dialogue difficile. Appuyé des deux bras aux étagères qui me surplombaient, arc-bouté pour résister au tangage du véhicule, Ken m’apprit cependant que nous avions déjà parcouru une bonne partie du chemin et qu’il ne fallait pas m’inquiéter. Mais je m’inquiétais. Où allions-nous ? Je pensais à mes parents. Les avait-on informés que je changeais d’hôpital ? Me trouveraient-ils là où on m’emmenait ? À ce moment-là, rien au monde n’avait davantage d’importance.
Notre destination s’avéra être une grande demeure campagnarde avec jardins, toits pointus, pignons, hautes fenêtres, couloirs dallés de pierre. Les vastes pièces des ailes arrière avaient été converties en salles communes. Mes parents m’y rendirent visite deux jours après mon arrivée : ils m’avaient trouvé. Je souffrais tellement qu’en les voyant, je me mis à pleurer.
Les longues journées d’été, le personnel installait les patients sur un balcon protégé du soleil, meublé de tables en osier et de chaises longues couvertes de gros coussins. De là, on dominait un jardin où poussaient en grands carrés soignés choux, pommes de terre, épinards et betteraves. Quand mes parents venaient me voir, j’y restais installé en leur compagnie, mais nous ne discutions guère. Il me semblait que les événements de la guerre m’avaient éloigné d’eux, fait grandir.
La maison de repos se trouvait dans la vallée d’Evesham. Mon état ne s’améliorant que lentement, la fin juin 1941 était arrivée. La BBC nous apprit que les Allemands, après avoir envahi la majeure partie de l’Ukraine et de la Biélorussie, avançaient sur tous les fronts en Union soviétique. Ces nouvelles me bouleversèrent. Apparemment, la guerre avait éclaté entre l’Allemagne et la Russie ! Quand cela s’était-il produit ?
La nuit précédente, la RAF avait bombardé Kiel, Düsseldorf et Brème. Les dommages infligés aux trois villes étaient qualifiés de sérieux, nos pilotes de courageux. Cinq avions de la RAF avaient été détruits, deux autres portés disparus. Quoique habitué à ce genre de déclarations, je restai un long moment muet à la fin de l’émission, pensant aux hommes portés disparus. Je les imaginais en mer, cramponnés à des canots ou des radeaux. Pendant ce temps, la Finlande, l’Albanie et la Hongrie avaient déclaré la guerre à la Russie. L’avaient-elles également envahie ? Le président Roosevelt promettait de l’aide à l’Union soviétique. Cela signifiait-il que les États-Unis étaient aussi en guerre ? D’après la BBC, un dignitaire nazi, Rudolf Hess, avait gagné l’Écosse en avion avec une proposition de paix destinée à interrompre le conflit entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Le commentateur expliquait de qui il s’agissait : un des nazis les plus puissants du Reich, l’adjoint de Hitler.
Personnellement, le nom de Hess me rappelait quelque chose : j’avais fait sa connaissance à Berlin ! Était-ce le même homme ? J’avais bien compris à l’époque qu’il s’agissait de quelqu’un d’important, mais pas que c’était l’adjoint de Hitler.
Qu’était-il advenu de sa proposition de paix ?
8
Notre équipe arriva seconde lors des premières éliminatoires, derrière la France, mais devant la Finlande et la Grèce. Elle obtint aussi la deuxième place dans l’avant-dernière course, l’après-midi même. La finale allait donc nous opposer, Joe et moi, à l’Argentine, au Danemark, à la Hollande, la France et l’Allemagne.
La matinée du grand jour fut consacrée à l’entraînement, mais au moment de déjeuner, Joe m’annonça brusquement qu’il devait retourner à l’appartement – ce qui allait me laisser au moins deux heures à tuer en solitaire. Je lui en voulus terriblement, parce que la course la plus importante de notre carrière n’allait pas tarder. Nous aurions dû travailler, rester sur l’eau pour nous exercer jusqu’au bout, mais il écarta mes arguments d’un haussement d’épaules en disant que nous surentraîner risquait de nous faire arriver bons derniers. Donc il partit.
Comme il n’y avait pas d’épreuve sportive à cette heure-là, tout le monde ou presque, athlètes et spectateurs, était parti déjeuner. Je restai près du lac pour me calmer après la dispute, allongé sur l’herbe, parcourant les alentours du regard. Mes pensées se tournèrent vers Birgit. Notre dernière conversation sérieuse remontait à deux jours, lorsque j’avais trouvé le courage de lui demander si elle aimerait venir à l’arène des régates nous voir concourir, Joe et moi : comme tous les participants, nous avions reçu des billets gratuits destinés à notre famille et à nos amis. Birgit m’avait répondu qu’elle aurait été ravie de nous applaudir, mais que ç’aurait été dangereux pour elle. Malgré ma déception, je n’avais pas cherché à en apprendre davantage. À présent, je le regrettais. Mon frère et moi ne tarderions pas à quitter Berlin, sans la moindre idée du moment où nous pourrions y revenir.
Un peu plus tard, j’allai me dégourdir les jambes. Entre les deux tribunes principales, légèrement en avant, avait été dressée une estrade tendue de drapeaux et de bannières nazis, réservée aux dignitaires et aux organisateurs. Bien sûr, elle était restée déserte pendant l’entraînement et les éliminatoires, les puissants ignorant nos efforts. Cette fois, cependant, deux SS armés, à l’uniforme noir reconnaissable, étaient postés au pied des marches menant à la plate-forme. Je passai près d’eux, la tête levée vers les rambardes drapées de croix gammées.
« [Circulez !] lança un des gardes, comme je m’attardais non loin de là.
— [Je suis un athlète], répondis-je tranquillement en lui montrant le passe réservé aux participants, grâce auquel ils étaient libres de leurs déplacements autour du complexe sportif.
— [Peu importe. Vous n’avez pas le droit d’être là.]
— [Bon.] » Mes quelques jours à Berlin m’avaient permis de constater qu’il fallait être fou pour contester l’autorité des SS. « Heil Hitler ! » ajoutai-je.
Il me retourna instantanément le salut, sans toutefois cesser de me dévisager avec la plus grande méfiance. Je m’éloignai rapidement, un peu effrayé, soudain.
Au bord de la rivière, se déroulait l’examen des outriggers. Comme les juges, de langue allemande, ne faisaient pas le moindre effort pour maintenir les curieux à distance, je me postai près d’eux pendant qu’ils prenaient méthodiquement les bateaux un par un, les mesuraient, les pesaient, en vérifiaient l’assiette et l’alignement, puis leur attachaient à la barre une minuscule étiquette certifiant qu’ils respectaient bien les normes fixées.
Lorsque je regagnai la zone des spectateurs, une vision remarquable s’offrit à moi : la foule affluait vers les énormes tribunes, se déversant du parc voisin. L’étendue déserte où j’avais erré quelques instants plus tôt était à présent encombrée d’organisateurs, de policiers, de juges, d’athlètes, de journalistes et d’un nombre alarmant d’officiers SS en uniforme, incongrus au soleil éclatant. La chaleur estivale s’accompagnait d’une atmosphère intense d’extraordinaire, à laquelle je ne pouvais m’empêcher de réagir.
Je me trouvais aux jeux Olympiques, où j’allais participer à une finale !
La foule arrivait toujours, canalisée vers les accès étroits aux tribunes. Les organisateurs, visiblement inquiets, à bout de nerfs, harcelaient le public comme s’il n’y avait pas une seconde à perdre. Un orchestre militaire entra au pas cadencé dans l’enceinte, impressionnant, prit position puis se lança dans un pot-pourri d’airs joyeux, au rythme entraînant. Les spectateurs apprécièrent. Je me rassis sur l’herbe pour contempler les musiciens en écoutant la musique.
Ce fut alors que Joe m’apparut : il longeait la rivière en regardant de tous côtés. J’agitai la main pour lui dire de me rejoindre, non sans anxiété car le temps n’allait pas tarder à nous manquer. Dès qu’il me vit, il fonça vers moi.
« Écoute, JL, il faut changer notre fusil d’épaule, lança-t-il d’une voix forte pour couvrir le bruit et la musique, en s’accroupissant. Il y a un problème. On quitte Berlin ce soir.
— Tu veux déjà rentrer ?
— Je veux quitter l’Allemagne. Quoi qu’il arrive.
— On est ici pour participer, Joe. Où étais-tu passé, nom de Dieu ? Tu as oublié la course ? C’est le plus grand jour de notre vie !
— Je sais, je ressens la même chose que toi. Seulement il y a plus important.
— Pas maintenant, pas juste avant la finale !
— D’ici une heure, elle sera terminée, en ce qui nous concerne. On n’a aucune raison de traîner à Berlin, après.
— Mais ça fait partie du contrat. On doit rester jusqu’à la cérémonie de clôture.
— On n’est pas en sécurité, ici.
— Que veux-tu qu’il nous arrive ? » J’englobais d’un geste l’énorme foule joyeuse, le bel après-midi, la rivière calme, l’orchestre festif, les escouades de juges et d’organisateurs. Un coup d’œil à ma montre. « On devrait aller s’échauffer. »
Joe me tourna le dos sans que je comprenne pourquoi. Je suivis son regard. Dans les tribunes, les spectateurs se levaient, s’étiraient sur la pointe des pieds, aux aguets. L’orchestre jouait toujours, mais nous en étions assez proches pour remarquer que certains musiciens roulaient les yeux en soufflant dans leur trompette ou leur tuba ; de toute évidence, ils cherchaient à distinguer ce qui se passait. Je me redressai, bientôt imité par mon frère.
Quelques hommes en uniforme militaire allemand s’avançaient sur le sentier tracé entre les deux tribunes principales. Sans aller au pas, ils s’astreignaient à une démarche rapide, le regard fixé droit devant eux. Déjà, on leur avait dégagé un chemin, encadré de SS au garde-à-vous.
Beaucoup de spectateurs levaient le bras droit à l’oblique, dans un vacarme énorme de cris, d’acclamations, de hurlements. Des vagues d’excitation parcouraient le public. L’atmosphère était électrique.
« Mon Dieu ! s’exclama Joe par-dessus le pandémonium. C’est lui ! »
J’ouvris de grands yeux stupéfaits. Au centre du groupe, une silhouette très reconnaissable approchait à longues enjambées : le chancelier Hitler saluait la foule déchaînée en levant légèrement la main droite, la paume tournée vers le haut. Il ne regardait ni de droite ni de gauche. Sa carrure n’avait rien d’exceptionnel, il portait une banale veste militaire vert pâle et un calot pointu, mais il était instantanément devenu le centre de l’attention générale.
L’effet que me fit son apparition me surprit. Il lui suffisait d’être là, d’arriver, de s’engager dans l’arène où se déroulait la régate pour attirer aussitôt le regard. Comme tout le monde, mon frère et moi tordions le cou afin de ne pas le perdre de vue.
Le groupe atteignit le pied de l’estrade. En ce jour brûlant du début août 1936, Joe et moi reconnûmes juste Hitler, mais le comportement de ses compagnons montrait bien qu’il s’agissait de personnalités extrêmement importantes. Sans cérémonie, ils montèrent l’escalier jusqu’à la plate-forme qui leur était réservée. Quelques années plus tard, ils feraient partie des hommes les plus connus et les plus redoutés du monde entier.
Une fois sur l’estrade, les dignitaires nazis sortirent de notre champ de vision, mais Hitler s’avança aussitôt, encadré de deux hommes. Debout devant la rambarde, très droit, la tête haute, il promena autour de lui un regard impérieux quoique calme. Puis, théâtral, il leva les bras pour les croiser de manière à refermer les mains au-dessus des coudes. Son regard errait toujours sur la foule, tandis qu’il recueillait en silence le tumulte d’acclamations et d’applaudissements. Le vacarme avait beau être assourdissant, le chancelier semblait détaché, parfaitement maître de la situation.
Au bout de peut-être une minute, il décroisa les bras avec raideur, leva brièvement la main droite dans son salut habituel, la paume en l’air, puis pivota pour s’éloigner de la rambarde. La foule commença enfin à se calmer.
Je regardai ma montre.
« Joe, il faut y aller ! On va être en retard ! »
L’arrivée de Hitler et de son entourage avait pris un moment, durant lequel ils avaient attiré l’attention générale, mais les athlètes en compétition n’en étaient pas moins soumis à un horaire strict. Nous avions déjà perdu près de dix minutes d’échauffement, et les organisateurs n’en tiendraient sans doute pas compte.
Joe et moi montâmes en courant la côte menant à la zone d’échauffement, brandissant nos passes devant l’Allemand de garde. Derrière lui, se tenait un accompagnateur anglais, visiblement mécontent de notre retard et indifférent à nos explications, qui nous fit un petit discours humiliant sur les attentes de notre nation. Il fallut reconnaître humblement notre culpabilité puis présenter nos excuses avant de le laisser derrière nous. En commençant le plus vite possible nos exercices routiniers, nous tentions de fermer notre esprit à ce qui venait de se passer, de nous concentrer sur la course cruciale qui allait se dérouler quelques minutes plus tard.
9
Cinq ans plus tard, je me trouvais dans une maison de repos de la vallée d’Evesham, travaillant à rebours pour retrouver mes souvenirs de l’accident et de ce qui avait précédé.
La date à laquelle mon avion avait été abattu m’y aidait : le 10 mai 1941, m’avait-on dit. Les détails s’amassaient peu à peu autour de ce pivot. Cette nuit-là, à treize mille pieds de haut, nous approchions de la ville de Hambourg sur une trajectoire nord-ouest. Terrorisé, j’appuyais de toutes mes forces des mains et des pieds sur les commandes du Wellington. La pensée que durant les deux ou trois minutes suivantes, nous risquions d’être blessés, estropiés ou tués m’obsédait. Dans ces moments-là, une fois les bombes armées, prêtes à larguer, le bombardier en position et de fait commandant l’avion, le reste de l’équipage se raidissait en prévision d’une attaque ; personnellement, je me sentais incapable de penser ou de parler de moi-même. Tout ce que je pouvais faire, c’était réagir aux événements, en espérant que mes réactions instinctives seraient les bonnes, que la terreur ne me rendrait pas sujet à l’erreur. Je maintenais l’assiette de l’avion, je répondais aux avertissements et aux questions des hommes, mais souvenirs et anticipation m’étaient également inaccessibles. Je vivais dans l’instant, prêt à mourir à chaque seconde.
Bon. Treize mille pieds. Ciel dégagé sous une lune parfaite pour un bombardement. Minuit vingt, heure anglaise. Appareil A-Able, chargé de bombes et de fusées. En contrebas : Hambourg. Nous avions dépassé la ville quelques minutes plus tôt, en restant à une trentaine de kilomètres dans l’espoir de faire croire aux défenseurs au sol qu’ils se trouvaient juste sur la route d’une autre cible, Hanovre, Magdebourg, voire Berlin. La RAF avait attaqué Hambourg deux nuits plus tôt, et on nous avait avertis pendant la réunion de l’après-midi que l’ennemi y concentrait les batteries antiaériennes. Les raids à répétition étaient dangereux pour les équipages, tout le monde le savait. Comme il n’était pas question de prendre les défenses allemandes à la légère, chacun avait accordé la plus grande attention au plan de diversion. Les bombardiers devaient se rassembler au-dessus d’un méandre particulier de l’Elbe, près de Lunebourg, opérer un demi-tour abrupt puis se lancer dans leur grande attaque.
Ted Burrage, canonnier avant et bombardier, avait rampé dans le ventre du Wellington pour regarder le sol à travers le panneau en Perspex situé derrière le nez de l’appareil. La visibilité était bonne, cette nuit-là : nous pouvions viser de haut à la perfection, mais les servants des batteries antiaériennes nous distinguaient tout aussi bien, et si des chasseurs traînaient dans les parages, ils nous repéreraient à des kilomètres.
Alors que nous approchions du centre de Hambourg, reconnaissable par les nuits sans nuage à la courbe du fleuve, les tirs de batteries se firent brusquement plus nourris. Une dizaine au moins de projecteurs s’allumèrent. Leurs rayons se croisèrent devant nous, pendant que des obus traçants montaient vers notre avion en sinuant. Je m’efforçai de ne pas y prêter attention : ils se déplaçaient toujours avec une lenteur fascinante lorsqu’ils se trouvaient loin en contrebas, avant d’accélérer brusquement puis de nous dépasser dans un sifflement. Je n’arrivais pas à oublier qu’ils représentaient juste une partie du danger, car pour chaque luciole brillante de l’essaim qui s’élevait vers nous, il en existait dix ou quinze invisibles. Plus loin, jaillissait dans le ciel un énorme barrage d’obus aux explosions blanc et jaune étincelantes, éclairs intermittents évoquant un feu d’artifice mortel. Comment pourrions-nous le traverser sans être touchés cent fois ?
« Bombardier au pilote. On commence ? »
Ted, dans le nez de l’appareil.
« Oui, on y est. Pas besoin de changer de cap, à mon avis.
— Visée effectuée. Vérification et calibrage OK.
— Vas-y, Ted.
— Le cap ?
— Deux cent quatre-vingt-sept. Vitesse aérienne, deux cent douze.
— Oblige-le à se tenir tranquille, JL. Redresse un poil. Parfait, merci. »
La respiration des autres me parvenait par le téléphone de bord.
« Trappes des bombes ouvertes, chef.
— Trappes des bombes ouvertes. »
Silence, puis léger tangage, accompagné d’une augmentation de la succion aérienne. « Nouvelle vitesse, capitaine ?
— Deux cent six.
— Bon, tiens-nous bien droits… bien droits… Nom de Dieu, on leur en met plein la gueule, cette nuit… Ça fume de partout… Voilà… bien droits… Bombes larguées ! »
L’appareil montait, soulagé d’un grand poids. Comme moi.
« On se tire de là, JL ! »
Kris Galasckja, le canonnier arrière polonais, haletant, avec son accent à couper au couteau. « Tu dis ça à chaque fois.
— Je le pense à chaque fois.
— OK. Cramponnez-vous. »
Je pointai le nez vers le bas pour gagner de la vitesse, avant d’entamer un virage à quarante-cinq degrés sur bâbord qui nous éloignerait de l’enfer en contrebas. Les trappes des bombes refermées, il me semblait que l’avion se pilotait tout seul, maintenant que ses caractéristiques aérodynamiques s’amélioraient. « Alors, JL ? On rentre ? » Kris, encore une fois.
« Pas tout de suite. On fait un autre passage, d’abord.
— Ouais. Du calme. Il faut se tirer de là.
— Quelqu’un a vu ce qu’on a touché ? » demanda Sam Levy, qui n’avait aucune visibilité extérieure depuis la cellule entourée de rideaux où était placée sa table de navigation.
À cet instant précis, une violente explosion retentit juste sous le nez de l’avion. Projeté à l’écart des commandes, je tombai de côté, la jambe gauche douloureusement tordue dans mes sangles. L’appareil roula sur bâbord, se pencha en avant, plongea vers la terre. Le bruit des moteurs changea, comme si un pilote invisible m’avait pris ma place pour accélérer en direction du sol. La soudaineté avec laquelle tout s’écroulait autour de moi me secoua tellement que je restai un instant paralysé. Ça y est ! Voilà ! On a été abattus ! Je ne pouvais penser à rien d’autre.
Mon casque d’aviateur en cuir était toujours là, quoique tordu en travers de mon crâne d’une manière gênante. Quelqu’un criait dans le téléphone de bord – la voix me parvenait, mais la position des écouteurs m’empêchait de comprendre ce qu’elle racontait. Un cliquetis, puis le silence, encore plus effrayant. Mon bras gauche était trop douloureux pour que je le bouge. Quelque chose d’humide se répandait sur mon front, sous le rabat du casque. J’ai été touché à la tête ! Je suis en train de me vider de mon sang ! Je parvins à changer de position, à libérer mon bras droit pour m’effleurer le crâne. Sensible, mais apparemment intact. Le sang coulait toujours. Je tirai sur le casque pour le remettre en place par-dessus la blessure, quelle qu’elle fût. Une douleur aiguë me traversa la tête, mais ensuite, plus rien.
L’avion se remit à tanguer, retrouvant brièvement sa stabilité juste avant de s’incliner de l’autre côté, l’aile gauche dressée vers le ciel. Rien à voir avec moi : les commandes étaient hors d’atteinte, et j’avais trop mal pour bouger. Toutefois, le changement de position de l’appareil avait brusquement éliminé la force centrifuge due au tournoiement. Avant qu’elle ne reprît, je me redressai péniblement : faisant porter tout mon poids sur mon coude droit, je roulai de côté puis réussis à me hisser sur ma jambe épargnée. Quelques instants de lutte atroce plus tard, je m’écroulais dans mon siège, devant les commandes. La position assise me facilitait les choses en me permettant de reposer mon côté gauche, qui avait subi la majeure partie des dommages. Je n’y voyais presque plus par le pare-brise : quelque chose l’avait traversé, émietté, opacifié. Un air glacé fusait droit vers moi.
J’ouvris au maximum les volets opposés, et à mon immense soulagement, le plongeon en vrille ralentit. Le manche à balai semblait peser une tonne, mais en appuyant la jambe droite à la gouverne, je parvins à le maintenir en arrière pour corriger le tournoiement, malgré la force gravitationnelle générée par le redressement de l’appareil.
Quelque chose battait contre le fuselage, devant le cockpit. Impossible de voir quoi. Pendant que l’avion se stabilisait puis reprenait de la hauteur, j’entamai un examen frénétique du tableau de bord. Les deux moteurs tournaient toujours, quoique la pression d’huile dans celui de bâbord fût inférieure à la normale. Pas d’incendie détectable par les instruments. Commandes efficaces malgré leur dureté. L’avion tirait à gauche, mais la gouverne me permettait d’y remédier. Liquide de refroidissement bas. Circuits électriques impeccables.
Équipage ? Tout en effectuant les vérifications d’urgence, je criai aux hommes de faire leur rapport.
Pas de réponse de Ted Burrage, l’occupant du nez abîmé. Ni de Lofty Skinner, en poste derrière moi. Ni de Sam Levy, devant Lofty. Col Anderson annonça qu’il était là. Lofty répondit à ma deuxième tentative, m’informant qu’il aidait Kris à s’occuper de Sam, grièvement blessé, semblait-il.
Nous poursuivions notre route, traversant la côte allemande puis survolant la mer du Nord obscure, cherchant des yeux notre patrie. Le bombardier perdait de l’altitude, car le moteur bâbord ne fonctionnait plus à pleine puissance. J’étais même obligé de le couper régulièrement pour l’empêcher de surchauffer. L’évidence s’imposa vite : nous allions être obligés de nous poser en catastrophe. Sam Levy et moi nous trouvions toujours à bord quand le Wellington s’écrasa, mais un canot pneumatique nous sauva la vie. Sans doute les autres avaient-ils déjà sauté. La mer démontée ballotta notre coquille de noix pendant des heures, avant l’arrivée des secours.
Au fil de ma convalescence, je pensai et repensai à l’incident.
Mes souffrances ne s’interrompaient jamais, le plus souvent sourdes, parfois atrocement aiguës, mais les médecins m’estimaient en voie de guérison. Mes nuits étaient faites d’événements déstabilisants. Un de mes cauchemars m’envoya ramper la tête la première dans un boyau en métal juste assez large pour moi, où il faisait de plus en plus chaud. À un moment, le tube s’incurva brusquement vers le bas, décrivant une boucle qui m’obligea à me traîner sens dessus dessous. Ensuite, il se remplit peu à peu d’eau, le liquide sifflant sur le métal brûlant. Incapable de respirer, de bouger, de m’échapper, je me réveillai enfin. C’était la fin juin. La radio nous apprit que l’armée de Hitler envahissait l’Union soviétique.
Un lieutenant de la Royal Navy arriva à la maison de repos, amputé d’un bras au niveau du coude, les deux jambes dans le plâtre. Un jour, sur la véranda dominant le potager, on l’installa à côté de moi.
« Je naviguais sur le croiseur Gloucester », me confia-t-il dans un murmure.
L’inhalation de gaz brûlants lui avait abîmé la gorge et les poumons. Je l’assurai que j’attendrais bien qu’il eût moins de mal à parler, mais il avait la ferme intention de me raconter son histoire. Alors je l’encourageai à prendre son temps : nous étions tous les deux là pour un bon moment. Rien ne pressait.
« On était en poste au large de la Crète, chuchota-t-il. On couvrait les troupes évacuées, quand ça nous est tombé dessus, littéralement : des bombardiers et des chasseurs. Il y avait aussi des sous-marins, dans le coin. C’était moi l’officier en charge des canons. On mettait le paquet, mais il y a eu une explosion sous le bateau. On s’est presque tout de suite mis à gîter. Une torpille, à mon avis. Le capitaine a donné l’ordre d’abandonner le navire, mais au moment où je grimpais dans un canot de sauvetage, l’arsenal a explosé. À partir de là, je ne me rappelle pas grand-chose. »
Je lui racontai moi aussi ce que je me rappelais de mon histoire, si incomplète fût-elle, mais une pensée me tournait dans la tête : nous avions perdu la Crète ! Donc sans doute aussi la Grèce ! Je me souvenais pourtant que M. Churchill y avait envoyé l’armée, depuis l’Egypte, pour aider les Grecs à repousser les Italiens et les Allemands. Quand le retrait s’était-il produit ? Quelles avaient été nos pertes ?
D’après mon nouvel ami, ses camarades, toujours de service en mer, avaient entendu dire que nous avions coulé un cuirassé allemand. Une grande victoire, affirmait-il.
« Sans doute le Tirpitz ou le Bismarck. Il a réussi à gagner l’Atlantique, mais on lui a donné la chasse, et on l’a coulé. On a perdu le Hood, d’accord, mais on les a eus, ces sales Boches ! »
Nous avions perdu le Hood dans une victoire ? Plus tard, il s’avéra que nous étions en effet venus à bout du Bismarck.
Ces nouvelles m’égaraient, me déprimaient. Le monde allait mal. La guerre se déchaînait un peu partout, et la situation me semblait empirer depuis la perte de mon avion. Au début, quand Hitler avait déferlé sur l’Europe, il nous avait donné du fil à retordre, mais sous l’égide de M. Churchill, la Grande-Bretagne s’était mise à rendre les coups, et la chance avait commencé à tourner. Notre victoire lors de la bataille d’Angleterre nous avait mis à l’abri de l’invasion, nous bombardions efficacement les industries militaires allemandes, les Italiens s’étaient révélés de piètres alliés pour le Reich, nous coulions les sous-marins ennemis, le Blitz même s’était épuisé en avril-mai. Mais voilà qu’à présent, les choses tournaient de nouveau mal.
Pendant ce temps, je livrais mes propres combats. J’avais une jambe cassée et un genou abîmé, une blessure grave à la poitrine, une fracture du crâne, trois côtes fêlées, le bras et la main gauches grièvement brûlés. Je n’étais pas mort, le personnel médical tenait apparemment ma survie pour acquise, mais l’un dans l’autre, il me semblait que ce n’était pas passé loin.
Ma préoccupation principale était de recouvrer la santé, de rejoindre mon escadrille puis de reprendre la lutte contre l’Allemagne. Chaque jour, j’avalais des médicaments, je suivais des séances de kinésithérapie, je faisais changer mes pansements. Chaque jour, je m’installais sur la véranda, les yeux rivés aux rangées de légumes, grappillant les nouvelles à la radio. Chaque jour, des blessés arrivaient ou partaient je ne sais où.
« Quand pourrai-je rejoindre mon escadrille ? » finis-je par demander à la kinésithérapeute en chef, alors que j’étais allongé sur le ventre.
Postée derrière moi, elle se penchait sur ma jambe.
« Ce n’est pas nous qui prenons ce genre de décisions, Dieu merci.
— Ça veut dire que vous en savez plus que moi ?
— Pas du tout. Vous croyez vraiment qu’on nous donnerait sur les patients des informations à ne pas divulguer ?
— Je suppose que non. »
Je ne lui posai pas d’autre question, mais je mourais d’envie de reprendre du service.
L’inaction me laissait trop de temps pour penser. Je m’inquiétais notamment de mon équipage. Sam Levy se trouvait lui aussi à l’hôpital, ailleurs, m’apprit-on. Il se remettrait. On ne m’en dit pas plus. Mes autres coéquipiers étaient officiellement portés disparus, terrible euphémisme qui inspirait à parts égales espoir et angoisse. Je n’avais qu’une certitude : ils n’avaient pas abandonné l’avion en même temps que moi. Soit ils avaient été tués lors de l’impact, soit ils avaient sauté quand je leur en avais donné l’ordre. Le silence qui l’avait suivi me tracassait. Peut-être signifiait-il que j’avais été obéi, mais peut-être aussi le téléphone de bord était-il tombé en panne, ou mes subordonnés avaient-ils tout simplement décidé de ne pas m’écouter, persuadés d’avoir de meilleures chances en restant à bord jusqu’à l’amerrissage forcé. Quoi qu’il en fût, le ministère de l’Air avait écrit à leur famille.
La guerre se poursuivait, plus cruelle. Des milliers d’hommes de bien tels que Lofty, Colin, Kris et Ted mourraient avant qu’elle ne s’achevât. Si j’y retournais, peut-être mourrais-je, moi aussi. À un moment, elle m’avait semblé nécessaire, inévitable, mais maintenant que j’avais entendu parler de Rudolf Hess et de son offre de paix, je ne pouvais m’empêcher d’y penser.
La BBC n’en parlait plus. Après un frémissement d’excitation, l’arrivée de Hess en Écosse avait disparu des journaux.
On n’allait tout de même pas rejeter sans réfléchir une proposition de paix des dignitaires nazis ?
Je me rappelais très bien comment j’avais fait la connaissance de l’adjoint du Führer.
10
Le premier départ fut le bon, toutes les équipes démarrant à la perfection. En quelques secondes, sans effort, les Allemands prirent la tête. Jamais, de toute ma vie, je n’avais ramé aussi dur : le rythme féroce adopté par Joe me poussait à donner le meilleur de moi-même. Après mûre réflexion, nous avions décidé de nous modérer d’abord puis de laisser exploser notre énergie pendant le dernier quart de la course, mais notre tactique passa à la trappe. Dès le premier coup de rame, nous nous poussâmes dans nos derniers retranchements. La troisième place nous en récompensa : la médaille de bronze pour la Grande-Bretagne !
Les Allemands gagnèrent en à peine plus de huit minutes seize ; les Danois les suivirent avec huit minutes dix-neuf ; Joe et moi, huit minutes vingt-trois. Nous avions tous été ralentis par le vent de face.
La ligne d’arrivée franchie, mon frère et moi nous étions effondrés dans notre bateau, inertes, reprenant haleine. Nous dérivions en compagnie des autres équipes ayant achevé le parcours, pendant que les juges nous harcelaient dans leurs canots à moteur, nous tournaient autour, cherchaient à nous faire ranger le long de la rive. J’avais l’esprit vide. Si je pensais, c’était à la médaille que Joe et moi venions de gagner. Au départ, évidemment, nous avions visé l’or. Voilà ce qui nous avait poussés. Toutefois, après avoir vu nos adversaires s’entraîner, nous avions compris à quelle tâche énorme nous nous attaquions. Nous avions vécu les derniers jours dans la crainte d’arriver derniers. Mais troisièmes ! C’était un résultat fantastique, meilleur que je n’avais osé l’espérer.
Quelques instants nous permirent de récupérer assez pour gagner la rive à coups de rames précis, élégants. La première personne à nous féliciter sur la terre ferme fut Jimmy Norton, l’entraîneur, qui nous serra la main avec énergie, nous tapa dans le dos et nous traita en héros.
Trois quarts d’heure plus tard, calmés, douchés, habillés de survêtements propres, Joe et moi étions envoyés derrière les tribunes, à un bâtiment où on nous pria d’attendre dans une petite pièce, en compagnie des autres gagnants. Nous ne les connaissions pas, sinon par les présentations rituelles du premier jour et pour les avoir vus à l’entraînement pendant la semaine, si bien que nous ne savions pas trop quoi leur dire. Nous aurions volontiers félicité les Allemands pour leur médaille d’or, mais ils accueillirent nos compliments d’un hochement de tête décourageant.
Enfin, trois organisateurs vinrent nous chercher, pour nous guider rapidement à travers l’amphithéâtre herbeux jusqu’au podium olympique. On l’avait dressé devant l’estrade du chancelier Hitler et des autres dignitaires nazis, déserte.
Juste au pied du podium à degrés se tenaient quelques hommes en uniforme SS noir. Comme nous prenions nos places sur les marches, l’un d’eux s’avança – impressionnante silhouette massive, beau visage aux pommettes hautes, orbites profondes couronnées de sourcils noirs broussailleux.
Il s’approcha d’abord des deux Allemands, qui penchèrent la tête pour lui permettre de leur passer les médailles d’or au cou. Une énorme explosion d’acclamations et d’applaudissements jaillit des tribunes, couvrant ce qu’il disait aux vainqueurs. Les appareils photo des journalistes se tendaient, se haussaient vers eux. Une caméra, montée sur le toit plat d’une grosse camionnette, enregistrait la cérémonie.
L’officier SS remit ensuite les médailles d’argent aux Danois, puis vint notre tour, à Joe et moi.
« [L’Allemagne vous salue], déclara le dignitaire avec emphase à mon frère d’abord, à moi ensuite, pendant que nous nous inclinions afin qu’il nous passât nos médailles au cou. [Belle course pour vous et votre pays.]
— [Merci, monsieur] », répondis-je.
Les applaudissements, à peine polis, furent de courte durée.
Se redressant de toute sa taille, l’officier posa sur nous un regard intéressé.
« [Vrais jumeaux, je suppose.] »
Pour un homme de sa stature, il avait une voix étonnamment suave, presque efféminée.
« [En effet.] »
Il tenait dans la main gauche une bande de papier, qu’il leva afin de l’examiner avec une attention exagérée.
« [Je vois], reprit-il. [J.L. et J.L. Vous avez jusqu’aux mêmes prénoms ! C’est remarquable.] »
Il nous fixa de nouveau tour à tour, ses sourcils sombres arqués en une expression de curiosité théâtrale, mais ses yeux verts ne paraissaient pas vraiment accommoder sur nous : on aurait dit qu’il pensait à autre chose ou se demandait que raconter ensuite. Je me sentais mal à l’aise sur le podium, entouré d’appareils photo, planté devant un dignitaire nazi qui s’intéressait tellement à nous qu’il nous regardait sous le nez. Enfin, il recula.
« [Je parie que vous passez votre temps à faire des farces à vos amis !] »
Nous allions donner la réponse habituelle à cette sempiternelle remarque, lorsque l’orchestre se lança bruyamment dans l’hymne national allemand. Le SS s’empressa de gagner le micro installé sur une estrade à part. Il semblait soudain très concentré.
La moindre personne en vue se leva, tandis qu’on hissait aux poteaux plantés derrière le podium les drapeaux des pays vainqueurs. Au centre, à la hampe la plus haute, s’éleva une croix gammée noire, entourée de rouge et de blanc, qui atteignit le sommet à l’instant précis où la musique s’interrompit. L’officier leva le bras droit en diagonale dans sa direction, les muscles si tendus que le bout de ses doigts frémissait.
« Heil Hitler ! » cria-t-il dans le micro, la voix distordue par l’amplification jusqu’au hurlement suraigu.
La foule reprit immédiatement le salut en un rugissement étourdissant.
Le dignitaire se tourna vers les spectateurs, rabaissant le bras et pivotant dans un mouvement rapide, sans doute travaillé, qui lui permit de rester derrière le micro. Son visage brillait au soleil d’un éclat rouge. Les autres SS l’imitèrent de manière synchronisée, en un martèlement concerté du pied droit.
« Sieg heil ! » hurla le premier dans le micro.
Il balança brutalement le bras pour le faire passer de sa position horizontale, crispé contre la poitrine, au salut nazi familier.
Le public lui fit écho en un braillement assourdissant, la plupart des gens saluant également.
« Sieg heil ! Sieg heil ! » cria-t-il en répétant le même geste, sans quitter l’énorme foule de ses yeux étincelants.
Il se balançait sur les talons, alors qu’Adolf Hitler se tenait bien plus haut sur son estrade spéciale, figé, raide comme un piquet, les bras croisés sur la poitrine dans la position forcée adoptée un peu plus tôt, sans se joindre aux saluts répétés. Le chancelier parcourait la foule du regard, apparemment ravi des vagues d’adulation tonitruantes qui déferlaient sur lui.
Près de nous, côte à côte sur la marche supérieure du podium olympique, les deux Allemands médaillés levaient le bras, tournés vers lui.
C’était à la fois terrifiant et envoûtant. Malgré mon ignorance du nazisme, je me sentais réagir à l’ambiance enivrante de l’instant. La simple taille de la foule, son rugissement monstrueux, la précision quasi mécanique des SS à la parade, la haute silhouette lointaine d’Adolf Hitler, virtuellement divine dans son éloignement et sa puissance… L’envie de saluer, de tendre emphatiquement le bras vers le chef d’État allemand, fut un instant presque irrésistible.
Je jetai un coup d’œil à Joe pour jauger sa réaction. Il me regardait. Son expression de colère rentrée trahissait le mécontentement, l’incertitude, la peur de l’être acculé. Il prononça quelques mots. Je me penchai vers lui, l’oreille tendue, mais le vacarme m’empêcha de le comprendre.
Alors je me contentai de hocher la tête pour lui montrer que je l’écoutais.
Hitler nous tourna le dos d’un brusque mouvement péremptoire puis regagna son siège. Les acclamations tonitruantes s’éteignirent rapidement, remplacées par la marche qu’entamait l’orchestre. Les SS postés devant le podium se dispersèrent, celui qui avait remis les médailles regagnant à pas comptés l’estrade des dignitaires. Il en monta les degrés de la même démarche sereine, sa haute silhouette se pencha tandis qu’il s’adressait à quelqu’un d’assis, puis il s’installa également.
Les organisateurs se rassemblaient autour du podium, faisant clairement comprendre aux vainqueurs qu’il était temps pour eux de s’en aller. Après avoir serré la main de nos concurrents allemands et danois, après avoir une nouvelle fois marmonné des félicitations, Joe et moi redescendîmes sur l’herbe. Notre heure de gloire olympique était déjà passée.